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VERONIQUE ZWALD

L'eau et l'archéologie au pays des Trois-Lacs
 



Ce travail s’attache à présenter quelques éléments du patrimoine archéologique de la région des Trois-Lacs ayant un lien avec l’eau. Sous l’angle de l’archéologie, la région des Trois-Lacs est l’une des plus riches de Suisse et compte de nombreux sites exceptionnels. Et c’est souvent grâce à leur immersion que certains d’entre eux sont devenus célèbres, puisque l’eau conserve très bien le bois ainsi que la plupart des matières vivantes. Enfin, les mouvements de l’environnement aquatique ont fait considérablement progresser nos connaissances archéologiques, en particulier néolithiques, puisque ce sont les travaux de correction des eaux du Jura, de 1869 à 1891, puis de 1962 à 1973, qui ont fait apparaître les pilotis des villages lacustres. La période considérée s’étend sur près de 20 000 ans, du dernier retrait glaciaire, qui a commencé vers 17 000 ans av. J.-C., à la fin de l’époque romaine.

La découverte exceptionnelle de deux sites de plein air magdaléniens a permis d’attester la présence de l’homme au bord du lac de Neuchâtel aux alentours de 11 000 av. J.-C. Il s’agit d’un campement de plein air, apparemment fréquenté lors de séjours de courte durée et où les archéologues ont reconnu plusieurs activités organisées autour de foyers. Les rares écailles de poisson brûlées retrouvées indiquent que la pêche était pratiquée, mais dans de très faibles proportions.

Vue générale du village lacustre de Gletterens reconstitué

Au Néolithique (-5500 à -2200), le nombre immense de stations lacustres, aussi appelées villages palafittiques, a attiré l'attention de tous depuis plus de cent cinquante ans. Rappelons que ces villages étaient généralement construits sur la rive, et non pas directement dans les lacs. Les champs cultivés de ces premiers paysans se situaient juste derrière les villages et les groupes de menhirs, parmi ou à l’arrière des cultures. Les curieux peuvent aller à Gletterens (FR), où quelques maisons ont été reconstituées en grandeur nature.
Lors de fouilles à Vaumarcus on a mis au jour un captage d'eau que décrit l'archéologue Sonia Wütrich :
"Ce captage de source a été découvert à moins de deux cents mètres d’un alignement de menhirs. Vers 4500 ans av. J.-C., à l’un des endroits du cône alluvial du Ru de la Vaux, sur lequel est établi le site, une source apparaissait en surface. Les néolithiques l’ont vue et exploitée. Pour ce faire, ils ont aménagé et creusé une fosse dans laquelle ils ont simplement installé un caisson de chambre de captage constitué de dalles et de gros galets. Il est probable que ce captage dépassait la simple fonction d’approvisionnement en eau. Compte tenu du contexte mégalithique, qui est un lieu sacré, à vocation agricole – nous savons que des champs ont été établis dans ce lieu, ainsi qu’une activité de battage et de partage de récoltes – l’eau entre aussi dans la symbolique sacrée de fertilité. Mais que cette source ait été utilisée dans le cadre de pratiques ritualisées liées à la fertilité, l’archéologie ne peut pas le démontrer, même si nous pouvons percevoir que l’eau à cette époque pouvait dépasser le simple approvisionnement et revêtir une symbolique particulière. Comme dirait Béat Arnold : nous entrons dans le monde mental."

De même qu’à l’époque précédente, l'âge du Bronze (-2200 à -800) possède également de très nombreux villages palafittiques construits sur les rives des lacs. A Hauterive-Champréveyres, village, habité de 1050 à 870 av. J.-C., ont été retrouvés environ six cents hameçons de bronze et plus de quatre mille ossements de poissons. D’après l’examen de ces derniers, la perche était le poisson le plus pêché, pour 74% des prises, suivie du brochet 22%, et de quelques truites, gardons et silures, dont l’un devait mesurer environ 2,50 m de long ! C'est au tour d'un second archéologue, Béat Arnold, de nous en apprendre un peu plus :
"Je pense que les stations lacustres se trouvent aux seuls endroits où l’on pouvait les construire. Les pieux de la maison sont complètement détruits parce qu’ils sont restés très secs, puis se sont humidifiés, ce qui a favorisé le développement de champignons, puis les longicornes ont littéralement brouté le bois. En observant ce qui se passe sur la réplique du pont celtique, où des éléments d’étais sont aussi en train de se faire grignoter, nous avons le deuxième élément de réponse : si vous voulez que votre village dure, il faut le construire à un endroit qui n’est pas toujours inondé. Le niveau d’eau doit aussi être stabilisé, sinon il y a risque de destruction par érosion. À l’inverse, si la construction n’est pas noyée de temps en temps, afin de chasser les champignons, les insectes risquent de proliférer. Donc, les fondations des maisons doivent pouvoir être inondées par le lac de temps en temps, pour supprimer tous les animaux nuisibles. On doit pouvoir prévoir un événement de ce genre au moins une fois par année. Voilà un autre résultat de l’archéologie expérimentale. Je peux même aller plus loin : les stations lacustres n’ont-elles pas une relation avec les écuries d’Augias ? Car chaque année, la montée des hautes eaux nettoyait les villages, entraînant les déchets et excréments au loin, les laissant à nouveau propres."

Les habitats celtiques du premier âge du fer (-800 à -20), ou civilisation de Halstatt, sont assez mal connus. En revanche, à la civilisation de La Tène (deuxième âge du fer), dès le IIe siècle av. J.-C., les Helvètes construisent leurs premières villes, appelées oppida. Le site éponyme de La Tène, sur la commune de Marin-Epagnier, à l’embouchure de la Thielle, regorgeait de plus de 2500 objets trouvés parmi les vestiges de deux ponts de bois effondrés. Ce nombre impressionnant d’épées, de boucliers, roues de chars, fibules, d’outils et de monnaies suggère que l’endroit fut utilisé comme lieu de sacrifice, d’autant plus que les rivières étaient vénérées par les Celtes.

Vue partielle des thermes d’Avenches : hypocauste (chauffage par le sol) d’une piscine

A l'époque romaine (-20 à 450), Aventicum, la capitale des Helvètes, désormais romanisés, devient colonie en 71 apr. J.-C. Le paysage est cadastré et sillonné de voies en dur reliant les agglomérations. Les lacs et cours d’eau sont traversés d’embarcations du type de la barque de Bevaix et des deux bateaux trouvés à Yverdon, visibles pour le premier au Laténium, et pour les deux autres au Musée d’Yverdon-les-Bains. La capitale est alimentée en eau par un aqueduc de près de quinze kilomètres, qui part de l’une de sources du vallon de l’Arbogne. Cette eau, d’une température proche de 10°C et au débit régulier de 1000 litres/min, a une composition proche de celle des sources Henniez. Avenches possède aussi des thermes, dont une partie est visible pour le public, et un réseau dense de canalisations, dans l’une desquelles fut trouvé le buste en or de Marc-Aurèle.
Un canal fut creusé du lac de Morat jusqu’aux portes de la ville, afin de faciliter le transport des marchandises, en particulier les matériaux de construction tels que le calcaire de La Lance (ou La Raisse). Enfin, sur l’un des bords du canal, a été découvert l’un des plus anciens moulins hydrauliques connus dans nos régions. Mais les agglomérations n’avaient pas forcément l’eau courante : le vicus (village) gallo-romain de Petinesca, à Studen (BE), était ravitaillé en eau par des puits.
Sonia Wüthrich nous précise : "Je pense que les gens n’ont pas forcément déserté les rives à l’époque romaine. Ils ne les ont pas occupées de la même manière qu’à l’âge du bronze et au néolithique. Les Gallo-Romains ne vivaient plus dans des installations villageoises groupées sur les rives : les habitats, que ce soient des villae ou des établissements plus modestes, étaient établis sur des terres à plus fort potentiel agricole et à proximité des axes routiers comme la Vy d’Etra (voie romaine longeant le Pied du Jura, ndr). Le système démographique et économique était alors beaucoup plus large qu’à l’époque des stations lacustres, communautés plus modestes vivant en autarcie, dont le lac représentait le potentiel économique principal. Les Gallo-Romains ont utilisé le lac comme axe de communication et les rives pour charger et décharger des marchandises, comme à la carrière de La Lance. Les établissements sont davantage en retrait, à l’exception d’Yverdon et de quelques villae proches du lac, comme celles de Colombier et Yvonand."
 


L'étude de Véronique Zwald, elle-même archéologue, a largement donné audience à deux de ses confrères, spécialistes des sites littoraux neuchâtelois, Béat Arnold et Sonia Wüthrich. Tous deux travaillent au Service et Musée d’Archéologie du canton de Neuchâtel, dont les bureaux se trouvent au Laténium, à Hauterive, et où elle les a rencontrés le 19 mai 2004.

En premier lieu, ils commentent leurs parcours professionnels tout en transmettant leur passion ainsi que leurs regards sur les aléas du métier aujourd'hui. Béat Arnold apporte même d'excellents conseils pour ceux et celles qui veulent embrasser cette profession, ainsi :"Je vois la formation archéologique en deux volets : la formation universitaire et ce que je comparerais à un compagnonnage, où la personne doit apprendre ce qu’elle n’a pas appris sur les bancs d’école. Cela peut être le volet technique, la direction d’équipe, la gestion des finances ou la documentation, autant d’éléments qui ne sont pas enseignés à l’Université mais qui sont la base de notre travail."

Les deux archéologues répondent également aux questions ayant trait au droit, comme l'appartenance des découvertes archéologiques privées ou publiques. Les historiques de sites ainsi que de celui du SMA et toutes autres structures liées à ce domaine nous sont pareillement révélés par les deux archéologues.
Béat Arnold est également un spécialiste de fouilles aquatiques. Pour pouvoir mener des fouilles archéologiques sous l’eau, il faut être archéologue et plongeur, deux fonctions dans lesquelles Béat Arnold excelle depuis des décennies. Il nous en dit un peu plus sur cette spécialisation :
"Les fouilles sous l’eau posent un grand problème : le suivi. Sur la terre ferme, l’archéologue a toujours la possibilité de vite faire un saut sur le terrain, voir ce qui se passe, faire des observations ou contrôler le travail. Sous l’eau, nous avons besoin d’avoir une confiance absolue dans les personnes parce que le controlling est extrêmement difficile. D’autre part, il faut être mentalement prêt à évoluer dans ce milieu. Par exemple, plus on va vite, moins on avance ! En effet, si l’on veut être efficace sous l’eau, les mouvements doivent être lents mais précis. Mais il existe aussi des avantages : on peut par exemple utiliser la poussée d’Archimède pour survoler un gisement sans avoir à installer de plancher suspendu. Ou soulever et déplacer des charges très lourdes sans grandes difficultés : on emploie des « parachutes », c’est-à-dire des espèces d’enveloppes remplies d’air.

Fouilles sous-marines de Bevaix-sud, été 2004

"Parmi les plongées les plus phénoménales que j’aie pu faire, c’était ici, à Champréveyres, avant que les sondages sub-aquatiques commencent. J’étais parti pour voir à quoi ressemblait ce site lacustre. Je me promenais alors parmi des vestiges qui, usuellement, sur terre ferme, ne se méritent qu’au bout de nombreuses années de décapage. Là, on voyait tout, tout de suite ! Le champ de pieux, le mobilier… Nous avions même trouvé une paroi effondrée. En tant que professionnels, l’aspect fantastique de ces vestiges se déroulant sous notre regard sautait aux yeux, de même que leurs potentialités. C’est la même chose lorsqu’on trouve une épave : le vestige complet se trouve sous nos yeux. Ces moments sont tellement marquants que je ne les changerais pour rien au monde ! "

La barque d’Yverdon dans son musée

De nombreux bateaux de toutes sortes extrêmement bien conservés ont été découverts dans le lac de Neuchâtel. L’étude minutieuse du chaland d’époque romaine découvert à Bevaix, ainsi que sa reconstruction grandeur nature, baptisée Altaripa (tous deux exposés au Laténium), ont permis à Béat Arnold d’écrire l’histoire navale de cette région de la protohistoire à l'Antiquité ainsi que les techniques de construction de nos ancêtres. "La spécificité de l’architecture navale celtique est très simple. Auparavant, à l’âge du bronze et au néolithique, l’un des moyens les plus efficaces pour assembler les planches était la ligature : les bateaux étaient cousus ! Cela permettait de maintenir les pièces les unes aux autres et de transmettre les tensions de proche en proche. Les rouleaux d’étanchéité étaient fixés sur les ligatures, compensant en même temps la tension de la ficelle de part et d’autre du bateau. Dans l’espace méditerranéen, cette ligature a été progressivement remplacée par des milliers de languettes de bois insérées dans autant de mortaises taillées dans l’épaisseur des planches, le tout maintenu par des chevilles. L’ensemble pouvait donc être refait moins souvent et surtout permettait de supporter des charges plus grandes. Ainsi sont apparues les grandes galères, en particulier commerciales, d’une autre dimension. En Scandinavie, la ligature a été remplacée par des rivets, et cette technique perdure encore aujourd’hui.
"Quant aux Celtes, ils ont également supprimé la ligature, mais ne l’ont pas remplacée par autre chose. Ils ont donc dû mettre en place une membrure très forte. Pour fixer très fermement la membrure à la coque, ils ont choisi le clouage. L’assemblage avec clous et le calfatage à la mousse sont donc les deux grandes spécificités celtiques, ce qui nous autorise à parler d’une tradition navale celtique, concernant autant les eaux intérieures que la façade atlantique. Du coup, nous n’avons plus besoin d’une classification mortelle pour nos collègues…

"Une autre découverte intéressante que nous avons faite grâce à Altaripa, c’est que nous étions en présence d’un vieux bateau. Il date du IIe siècle de notre ère mais, à son époque, c’était déjà un bateau ancien sur le plan de son concept. Comme nous ne possédions pas de bateau de l’âge du fer, nous nous sommes naturellement demandés quel type de bateau existait entre ceux de l’âge du bronze, par exemple la découverte exceptionnelle faite à Douvres, et la grande famille d’embarcations dites gallo-romaines. C’est le développement de cette réflexion qui a sous-tendu tout le projet expérimental d’Altaripa."

Véronique Zwald termine son entretien avec Béat Arnold et lui laisse le soin d'une vision humaine de la société actuelle avec des yeux qui ont l'habitude de voir la société d'autrefois :
"Selon vous, reste-t-il des découvertes exceptionnelles à faire ? Un nouveau La Tène ?
"Ah oui, sans problème ! Je ne sais pas ce qui manque, mais cela manque, c’est évident ! Personne ne peut imaginer que l’on connaisse déjà tout. Il faut un passionné, une idée et de la ténacité pour la suivre. Je prends comme exemple le travail de Valentin Rychner. Le bronze paraissait un matériau banal au possible. Il a entrepris des études sur les proportions des différents composants de cet alliage et travaillé avec l’Institut de métrologie structurale. Il a mis en évidence tout un processus, inconnu jusqu’alors, de recoulage, réchauffage et martelage de la matière, rendant le bronze plus dur. Il a ouvert des chemins qui nous étaient complètement inconnus.

Fouilles d'Onnens, chantier de la N5, printemps 2004
 


CONTENU :
48 pages A4, photos couleurs

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Juillet 2004
 


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