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RODRIGUE SCHAUNER
L’hydraulique nord vaudoise face à l’avenir,
autrefois et aujourd’hui
L'eau
est essentielle à la vie. Une de ses filles, l'électricité, est
aujourd'hui essentielle à la société. Comportons-nous au mieux avec
l'eau et nous resterons vivants, utilisons l'énergie avec intelligence
et nous pourrons vivre ensemble, tous ensemble.
Cette publication vise à montrer l’importance de la rivière L’Orbe pour
les habitants de la région. Nombreuses sont les industries qui se sont
installées à ses rives pour utiliser la force de son courant.
L’utilisation de l’énergie hydraulique pour produire de l’électricité
est possible en Suisse dans de nombreuses régions, dont la rivière
L’Orbe. C’est un aspect important du point de vue écologique, puisque
cette forme de production ne crée aucune pollution et ne rejette pas de
déchets dans l’environnement. L’électricité produite peut être
transportée grâce aux lignes électriques jusque dans des régions plus
lointaines.
L’utilisation de la rivière à des fins industrielles n’est évidemment
pas sans conséquences sur l’environnement naturel. Pendant plusieurs
millénaires, et jusqu’au début du XXe siècle, les préoccupations
écologiques étaient peu importantes. Cet intérêt naît lorsqu’on constate
les signes négatifs de l’industrialisation dans l’ensemble de l’Europe
sur le paysage.
Comme dans toute situation où plusieurs groupes se partagent une
ressource, il y a des conflits d’intérêts entre les différents
utilisateurs de L’Orbe. L’espèce dominante, l’Homme, n’a pendant
longtemps pas prêté attention aux besoins des habitants de la rivière,
tant la faune que la flore. Aujourd’hui, une bien plus grande attention
est accordée aux aspects de respect des écosystèmes et de développement
durable. Par exemple au barrage du Day, la Romande Energie a accepté,
suite à la demande de Pro Natura et du WWF vaudois, d’adapter le volume
du débit d’eau prélevé, afin de permettre à la faune et à la flore de se
développer dans des conditions valables. Bien sûr, cette décision a des
conséquences financières non négligeables pour la Romande Energie, et ce
genre de compromis, bien que louable, agit comme un frein au
développement d’une région. D’un autre côté, les canalisations et
corrections des cours d’eau ont souvent des effets néfastes sur les
écosystèmes.

Saut du Day à la fonte des
neiges
On distingue deux types d’ouvrages hydrauliques en Suisse : les ouvrages
à accumulation et les ouvrages au fil de l’eau. Les premiers utilisent
une retenue d’eau, ce sont les barrages que l’on trouve principalement
dans les Alpes (Grande-Dixence, Mauvoisin par exemple). L’autre type
d’ouvrage hydraulique est nettement moins important en termes de
production, et se destine à un marché beaucoup plus local. L’Orbe en
fait partie. Mais en termes économiques les répercussions sont très
importantes pour la région et c’est ce que cet ouvrage tente de
démontrer.
Le développement urbano-économique a été une conséquence directe du
développement de l’hydraulique. Les communes ont pu obtenir un réseau
électrique, ce qui constitue une étape décisive dans leur développement.
Il apparaît donc précieux de s’intéresser à ces usines au fil de l’Orbe.
Elles représentent l’histoire d’un siècle passé ainsi que, sans doute,
l’avenir du suivant.

Barrage du Day
L’exemple de la S.E.C., Société électrique du Châtelard.
Cette entreprise, toujours existante, est née en 1896 à Vallorbe et a
pour but de produire et distribuer l’électricité. C’est grâce à elle que
Vallorbe a été électrifiée. Quelques années plus tard, la centrale prend
de l’importance et fournit l’électricité à plusieurs autres localités.
Puis vient le percement du Tunnel du Mont d’Or en 1911 qui représente
une période très profitable pour l’entreprise. Les usines électriques
jouent un double rôle de résultat et de moteur du développement. En
effet, l’électricité qu’elles produisent permet la construction de
nouvelles usines, l’urbanisation des villes et bien d’autres choses.
L’électricité a permis aux sociétés hydrauliques un développement à très
grande échelle et constitue le principal facteur de l’essor économique
du XXe siècle. Cette période d’essor dure jusque vers la fin des années
1940 où un projet d’exploitation électrique de l’Etat de Vaud met fin à
l’exploitation locale des eaux de l’Orbe pour bon nombre de petites
usines. La société électrique du Châtelard peut tout de même continuer
l’exploitation d’une usine, la Jougnenaz, qui peut augmenter sa capacité
productrice par son automatisation complète au début des années 1970. Si
bien qu’à la fin des années 1970 il n’est plus jugé nécessaire
d’investir dans la création de nouvelles usines, car celles qui
fonctionnent à ce moment assurent tous les besoins nécessaires en
électricité.
C’est à cette même époque que naît une certaine conscience écologique,
et les autorités sont davantage responsables et ne construisent plus
d’ouvrages gigantesques qui ont un impact très important sur
l’écosystème.
La consommation d’électricité ne va alors cesser d’augmenter, en raison
de l’accroissement démographique. Il faut alors améliorer le taux de
production pour satisfaire toute cette demande. La société S.E.C. a donc
dû à de nombreuses reprises s’adapter aux évolutions économiques et aux
contraintes écologiques, et cet effort lui a réussi.
Un des
bâtiments historiques de la S.E.C.,
aujourd'hui transformé en habitation
EXTRAIT DE L'ENTRETIEN du 22 avril 2004 avec PIERRE RIGOLI,
chef
d'exploitation de la Société électrique du Châtelard
Pierre Rigoli s’occupe de la production d’énergie hydro-électrique et de
la distribution du gaz naturel.
Eau 21 : Comment les préoccupations écologiques de ces dernières
décennies ont-elles affecté votre secteur d’activité ?
P. Rigoli : Sur la protection des eaux, la dimension écologique nous a
le plus touché lors du renouvellement de notre concession en 1996. Nous
avons dû faire une étude d’impact sur la faune et la flore des gorges de
la Jougnenaz et délivrer un débit de restitution plus important que
jusqu’alors. On est passé de huit litres seconde à cinquante litres
seconde, mais qu’on turbine légèrement à 2KW avant de les relâcher. Nous
avons donc un petit manque à gagner, mais je crois que c’est le prix à
payer pour satisfaire les préoccupations écologiques.

Mise en eau du barrage de la Jougnena
Eau 21 : Quelle est la mission principale de votre société ?
P. Rigoli : Garantir une fourniture des énergies. Nous avons une aire de
dessertes qui est de trois communes pour l’électricité, et cinq communes
pour le gaz. Par contre, du point de vue des installations, on peut dire
« NO LIMIT». C’est la loi du marché, nous allons partout où il y a un
besoin. C’est essentiellement une question d’offre et de demande.
Eau 21 : L’hydraulique constitue-t-elle une véritable solution du futur
?
P. Rigoli : L’hydraulique est une technologie durable. Maintenant, il y
a quand même des recherches dans le sens de nouvelles sources d’énergie,
comme la pile à combustible qui offre l’avantage d’avoir de l’eau comme
déchet, mais je ne vois pas quelque chose qui puisse éliminer
l’hydraulique.
Le principe de la pile à combustible permettrait, idéalement, d’amener
au client du gaz qui lui fournirait le chauffage, la lumière et
l’électricité et même l’eau du robinet puisqu’il en ressort du H2O. La
difficulté est le coût. La technologie est utilisée dans le spatial. Le
problème dans Apollo 13, c’était la pile à combustible.
L'usine de la SEC, aujourd'hui
L’usine électrochimique du Day
Tout commence en 1889 alors que le Conseil d’Etat, compréhensif et
avant-gardiste, à l’encontre de nombreux avis suisses et étrangers, fait
confiance à trois jeunes ingénieurs, deux Français et un Suisse,
désirant implanter dans le canton de Vaud, à Vallorbe, une industrie
d’un type nouveau. Il leur octroya la concession hydraulique de la chute
du Day. Cette source d’énergie devait être utilisée pour appliquer à
l’usine du Day, jeune « société d’électrochimie », un procédé tout à
fait révolutionnaire. Ce procédé a pour but la fabrication de produits
chimiques par voie électrique.
La même société a encore une fois obtenu la confiance du Conseil d’Etat
en 1910 et reçoit l’autorisation de construire d’importants travaux à la
chute du Day pour éviter des dégâts en cas de très hautes eaux, comme
cela s’était produit en janvier de la même année.
Cependant, en 1948, le Conseil d’Etat n’a plus jugé utile de renouveler
la concession hydraulique accordée en 1889, connaissant et admettant les
conséquences d’une privation de droit d’eau, ce qui va signifier la mort
de cette industrie. Question de politique ? Peut être.

Ruine de la centrale électrique
de l'usine d'électrochimie du Day, en 2004
Histoire de la société qui fournit aujourd’hui l’électricité à
l’ensemble du canton : la CVE, aujourd’hui Romande Energie
Cette entreprise est l’aboutissement de l’électrification de nos
régions. Au départ, il y a un problème qui se pose pour les autorités :
la nécessité de réguler les eaux du canton afin d’éviter des inondations
et autres catastrophes. On estime qu’il est plus utile et moins coûteux
de réguler le débit de l’eau par l’exploitation de l’énergie hydraulique
plutôt que de canaliser purement et simplement avec un débit réglable.
De là va naître en 1901 la Compagnie vaudoise des forces motrices du lac
de Joux et de l’Orbe. Son rôle est double : d’une part assurer la
régulation du niveau des eaux des lacs de Joux et de Brenet, d’autre
part d’exploiter les forces motrices des cours d’eau en vue de produire
de l’électricité.
Dans les années qui vont suivre, il y a parallèlement un développement
de plusieurs petites usines, dont l’une usine à La Dernier, près de
Vallorbe, qui va produire des kilowattheures pour toute sa région, et
une augmentation de la consommation d’électricité. Tout au long de son
existence, celle qui deviendra la compagnie vaudoise d’électricité a
sans cesse augmenté sa production d’énergie : de 8,750 millions de kWh
en 1906, elle en fournit 207 millions en 1952. Ces statistiques tendent
à démontre que, dès que l’électricité prend un marché, son ampleur ne
cesse d’augmenter pour prendre de plus en plus d’importance. On voit à
quel point cette ressource, l’eau, a permis à la région de se développer
et d’accroître ainsi sa démographie en raison d’une prospérité évidente.

La Dernier
Dans les années cinquante, l’Etat veut que l’ensemble des concessions
soit exploité par la seule compagnie des Forces motrices de Joux, qui
deviendra la Compagnie vaudoise d’électricité. Cette décision a eu des
conséquences importantes pour les sociétés qui ont dû perdre leur
concession. En 1960, les dernières communes périphériques du canton qui
n’étaient pas encore rattachées au réseau cantonal le seront.
Puis, comme nous l’avons vu, l’environnement sera une préoccupation
majeure à partir des années septante et la compagnie vaudoise
d’électricité va se mettre à investir à ce niveau. Il y aura une
commission de protection des sites, crée par la société. Cela se traduit
par une mise sous terre d’un grand nombre de lignes électriques pour
restituer au paysage son aspect naturel.
La compagnie vaudoise d’électricité se diversifie en se lançant en 1993
dans le marché du téléréseau. La même année, elle devient actionnaire
majoritaire de la S.R.E (Société Romande Energie). Dès lors, la
compagnie vaudoise d’électricité contrôle encore les autres centrales du
canton qui étaient aux mains de la SRE. En 1997 les deux sociétés sont
regroupées en une seule, la Romande Energie.
EXTRAIT DE L'ENTRETIEN du 28 avril 2004 avec GEORGES LOCHER,
Romande Energie S.A.
Cette entreprise dispose aujourd’hui d’un monopole. Georges Locher est
responsable de la Production d’énergie électrique du groupe. Il s’occupe
avec ses collègues de treize aménagements hydroélectriques.
Eau 21 : Qui est à l’origine de votre société ? Quels sont les motifs de
la naissance de l’entreprise ?
G. Locher : Les Forces Motrices des lacs de Joux et de l’Orbe, ancêtres
de Romande Energie, ont été constitués pour régulariser les eaux du Lac
de Joux. En effet, le lac n’a pas de rivière en sortie et l’eau s’évacue
uniquement par des entonnoirs souterrains. Les apports d’eau au lac
étant à certaines époques très importants et variables, son niveau
fluctuait et avait tendance, à la fonte des neiges, à inonder la vallée.
Les ingénieurs de l’époque ont donc pensé à créer une sortie
artificielle. Comme les travaux étaient très coûteux, on a imaginé
d’utiliser la chute de 245 mètres à disposition entre le Lac de Brenet
et la commune de Vallorbe pour produire de l’énergie électrique. Cette
source d’énergie additionnelle permettait de rentabiliser le projet.
Ainsi naquit la centrale de La Dernier à Vallorbe mise en exploitation
en 1903. Nous sommes au début de l’électrification du canton de Vaud.
La construction de la deuxième usine, celle de Montcherand, commence en
1905 et la centrale est mise en service en 1908. L’aménagement de la
cascade est complété en 1955 par l’usine des Clées, remplaçant une série
d’installations de production existantes entre le Day et le village des Clées. C’est aussi à cette époque que les FMJ se transforment en
Compagnie vaudoise d’électricité. La création de la Société romande
d’énergie (SRE) est fortement liée à l’histoire des transports publics
sur la Riviera. Avec les surplus d’énergie produite on a commencé à
alimenter les communes desservies par ces derniers.
Rotor d'alternateur, usine de Montcherand,
2007
Eau 21 : Quelles sont vos relations avec les milieux de protection de la
nature ?
G. Locher : Excellentes ! Nous avons aussi le souci de ménager
l’environnement tout en utilisant cette source d’approvisionnement «
écologique » inestimable et de qualité qu’est l’énergie
hydro-électrique. Nous participons à la mise en œuvre d’énergie
labellisée « nature made star ». pour ce faire, nous sommes en train de
certifier un de nos aménagements, permettant d’obtenir ce label de haut
niveau d’exigence. À titre d’explication pour le public, on connaît bien
l’énergie renouvelable (hydraulique), mais aujourd’hui on parle
d’énergie labellisée, composée d’énergie renouvelable hydraulique à
hauteur de 95%, complétée par 5% de « nouvelle énergie renouvelable »
(solaire, éolienne, biogaz). La vente de cette énergie est majorée d’un
montant affecté à l’amélioration de l’environnement. Cela donne un kWh
plus cher, mais qui garantit la qualité écologique de cette énergie.
EXTRAIT DE LA CONCLUSION DE RODRIGUE SCHAUNER
Quelque chose m’a immédiatement frappé lorsque je suis allé à la
rencontre de ces entreprises productrices d’électricité : partout, j’ai
eu l’impression que les personnes y travaillant semblaient investies
d’une mission. Une mission non pas commerciale, non pas économique, ces
aspects existent bien sûr, mais une mission que je qualifierais de
sociale. Ils se doivent de répondre aux besoins de la population, cela
leur tient à cœur. Ils sont confiants dans ce qu’ils font et se
comportent non seulement en tant que membres de leur entreprise, mais
comme Hommes et Femmes de l’énergie. Un peu comme s'ils étaient tous de
la même guilde, celle des hydro-électriciens. Parlez-leur d’une
concurrence qui existerait entre eux et ils vous répondront
collaboration, synergie, soutien mutuel. Quand vous visitez le monde de
l’hydraulique, vous rencontrez un enthousiasme communicatif, un certain
bien-être, une confiance envers l’avenir.
Les premières centrales dans le canton de Vaud sont apparues en raison
d’une volonté de régulation des rivières et des lacs afin de les rendre
plus maîtrisables. L’électricité a permis de rentabiliser ces colossaux
projets. Aujourd’hui nous cherchons à nous assurer que cette régulation
pour nos besoins économiques, agricoles, urbains, de sécurité face aux
catastrophes naturelles, est bien à l’écoute de l’environnement. Pour la
faune et la flore par exemple, nous cherchons à minimiser notre impact
sur les cours d’eau.
Les défis de l’hydraulique n’ont pourtant pas disparu, mais se sont
métamorphosés !. Il serait faux de croire que l’hydroélectricité a fini
d’évoluer. Autrefois, les efforts tendaient à répondre à un besoin de
production. Aujourd’hui, on cherche davantage a assainir aux mieux les
aménagements. On fait les efforts nécessaires pour produire une énergie
la moins polluante possible. C’est donc le passage de préoccupations
quantitatives (un souci de produire suffisamment d’électricité et pour
toutes les régions), à des préoccupations beaucoup plus qualitatives.

Usine de Montcherand, le long de l'Orbe
RODRIGUE SCHAUNER est né en 1979, à Lucerne, puis est venu vivre en
Suisse romande. Il y a suivi un cursus scolaire scientifique. Par la
suite, il a mené à bien des études en psychologie à Lausanne, puis a
effectué une spécialisation en psychologie du travail à Neuchâtel. Très
attiré par les relations interpersonnelles, il témoigne d’un
enthousiasme certain pour la vie sociale et le monde du travail.
CONTENU :
64 pages, photos couleurs
COMMANDE :
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Mai 2004
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