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MARIA CRISTINA MOLA

Découverte de milieux humides

de la Vallée de Joux


 

Découverte des milieux humides de la Vallée de Joux - Maria Cristina Mola

 La biologiste Maria Cristina Mola est une passionnée de la nature mais elle a eu un coup de cœur pour les milieux humides de la Vallée de Joux comme le prouvent ses deux publications les concernant. Nous insérons ci-dessous quelques-uns des textes de son premier volet qui est consacré principalement à une étude généralisée de la Vallée. Après un court paragraphe sur l’histoire elle nous décrit les principales industries qui ont ou ont eu une importance pour les Combiers.
Après le bois c’est naturellement l’horlogerie qui draine le plus de mains-d’œuvre. Il y a également la fabrication du Vacherin, ce fromage à pâte molle fabriqué depuis une centaine d’années.
 Autrefois il y avait l’industrie de la glace du Lac Brenet exploitée par la Société des Glaces de la Vallée de Joux qui pouvait extraire jusqu’à 100'000 tonnes par an. Une autre industrie fut florissante dans la Vallée, surtout lors de la Seconde guerre mondiale, celle de la tourbe.

Qui dit tourbe dit tourbière ou haut marais, c’est d’ailleurs le principal sujet du troisième chapitre de l’étude dont voici de larges extraits :

Le profil des tourbières est toujours convexe et s’élève généralement au-dessus des prairies environnantes de quelques dizaines de centimètres, ceci leur a valu l’appellation de « haut marais » ! La tourbière se profile comme une vaste étendue de monticules peu élevés, séparés par des petits points d’eau stagnante peu profonds. Le haut marais n’est pas en contact avec la nappe phréatique et pourtant il est toujours gorgé d’eau. Celle-ci provient en totalité de l’eau de pluie. Dans les tourbières, le végétal qui domine, et qui est considéré comme plante génératrice de la tourbe par excellence, est la sphaigne, une mousse ! Il existe plusieurs espèces de sphaigne en Suisse, on en trouve une trentaine dont douze sont liées exclusivement aux hauts marais.La Sagne du Sentier - Ancienne tourbière
Ce qui est très étonnant et exceptionnel dans la nature, c’est que les tourbières édifient leur propre substrat de croissance, presque exclusivement à partir de biomasse morte, des sphaignes et des autres organismes vivants qui colonisent la tourbière et non pas à partir de substrat d’origine minérale. Dans de bonnes conditions, l’accroissement maximal de la tourbe en Suisse est d’un millimètre par an. Les hauts marais, dont la tourbe atteint plusieurs mètres de haut, sont vieux de plusieurs millénaires ! Donc, des grandes tourbières sont des monuments historiques ! L’épaisseur des tourbes qu’on trouve dans la nature varie entre quelques décimètres et une dizaine de mètres et elle n’est pas forcément proportionnelle à la durée du dépôt.

             Ancienne tourbière
              
 La vitesse d’accumulation dépend de plusieurs facteurs et est très variable d’un site à l’autre. La plupart des dépôts de tourbe est postérieure à la dernière glaciation du Würm, il y a 11'000 ans.

Mais pourquoi les parties mortes des végétaux s’accumulent-elles au lieu d’être décomposées ? Le haut marais est un milieu gorgé d’eau, ce qui empêche l’oxygène de bien se dissoudre. Les décomposeurs (bactéries, vers de terre et champignons) manquent et la matière ne peut ainsi pas être dégradée. Le reste des végétaux reste sur place et s’accumule, ce qui donne une origine à la tourbe. Tant que les végétaux ne sont pas décomposés, les minéraux ne sont pas libérés dans le milieu et ne peuvent donc pas servir à la croissance d’autres plantes. L’unique source de substances nutritives vient des précipitations qui sont, d’ailleurs très pauvres. Mais ce n’est pas fini, car les sphaignes sont très malignes ! En effet, pour pouvoir obtenir les rares substances nutritives présentes dans le haut marais, elles sécrètent en échange des ions H+ (ce qui acidifie le milieu). Les sphaignes sont donc responsables de l’acidité des tourbières, de la pauvreté en oxygène et en éléments nutritifs des hauts- marais.
Ce qui caractérise également les tourbières est un climat froid, par la présence permanente d’eau et d’un fort rayonnement de chaleur. On est donc en présence d’espèces qu’on trouve normalement dans les régions nordiques. Mais comment explique-t-on le fait qu’elles se retrouvent dans nos latitudes ? Comment ont-elles pu venir jusqu’ici ? Le vent suffirait-il à amener les graines sur de si longues distances ? Peut-être…, mais la plupart des botanistes soutiennent l’hypothèse d’une origine arctique pour les espèces communes à la zone circumpolaire et aux tourbières. À une époque ancienne, les glaciers des Alpes arrivaient jusqu’au nord, bien au-delà des limites odiernes. Les glaciers arctiques eux descendaient vers le sud pour atteindre le nord de l’Allemagne. Ces derniers auraient refoulé devant eux les composants de la flore arctique, lesquels auraient ainsi pu habiter la zone intermédiaire comprise entre le front des glaciers arctiques et alpins, à savoir le centre de l’Allemagne. À cette époque, cette région devait connaître un climat humide et froid, un climat glaciaire. Lors du retrait des glaciers, ces végétaux, en retournant vers le nord, reprirent possession de leurs anciens territoires. Dans leur recul ils auraient suivi les glaciers alpins, pénétré en Suisse, mais ne se seraient conservés que dans les localités qui pouvaient leur offrir les mêmes conditions d’existence que leur lieu d’origine… Quoi de mieux que les tourbières ! Donc, des plantes des régions nordiques, reliques des périodes glacières, ont pu survivre à nos latitudes grâce aux tourbières. Ces dernières ont été  détruites en masse, et avec elles ces plantes des régions froides ! Ne trouvez-vous pas que l’on a perdu ainsi un grand patrimoine, et que l’on continue de le perdre ?

Derrière l'Etang du Campe

Derrière l'Etang du Campe

Comme on l’a dit plus haut, la tourbe s’accumule couche sur couche et, par l’oxygène et l’acidité, la matière organique est très mal décomposée. Les organismes se conservent donc pendant des siècles. Ce qui veut dire que par exemple des grains de pollen ou des animaux, pris dans la matrice de la tourbe, restent intacts pendant des milliers d’années. Imaginez qu’au Danemark, on a même trouvé dans la tourbe des cadavres momifiés ! On peut ainsi se faire une idée des espèces qui colonisaient la terre à chaque dépôt de couche, la période pouvant être datée grâce au carbone 14. Ceci a permis d’éclaircir beaucoup de questions quant à la composition floristique d’une période, la recolonisation forestière, etc. La tourbe est aussi un coffre-fort des évènements qui ont eu lieu dans la région environnant la tourbière. Les perturbations géologiques, la modification du climat, l’histoire de la végétation et des activités humaines ne sont que quelques-uns des événements stockés dans la structure de la tourbe. Par exemple, un phénomène d’inondation est marqué par des sédiments sablo-vaseux, puis par de la tourbe noire à roseaux. La lecture du profil d’une tourbe donne ainsi beaucoup d’informations, le seul problème est d’apprendre à déchiffrer ce message codé !

Demandez à vos grands-parents ou à vos arrières grands-parents s’ils ont travaillé dans l’exploitation de la tourbe ou s’ils en ont entendu parler. Je suis prête à parier que beaucoup d’entre eux auront beaucoup d’histoires à vous raconter. Mais qu’en faisaient-ils ? La tourbe, appelée aussi charbon des pauvres ou bois souterrain, est un très bon combustible qui brûle très lentement à cause du tassement de la matière organique très peu décomposée. Elle dégage plus de chaleur que le bois mort ! Son pouvoir calorifique est élevé : 4'400 kcal par kilo pour la tourbe et seulement 3'600 kcal par kilo pour le bois de hêtre sec. Mais pourquoi utiliser la tourbe à la place du bois ? Pouvez-vous imaginer qu’une pénurie de bois se manifesta en Suisse au XVIIe siècle déjà ? J’ai personnellement de la peine à le concevoir. On coupa beaucoup de bois dans les forêts pour l’utiliser comme combustible, pour les matières premières et pour libérer de l’espace pour les pâturages. La population et l’industrie étaient en pleine expansion et ceci augmentait les besoins en combustible. C’est ainsi qu’on s’est orienté vers les gisements de tourbe. Et lorsque l’homme exploite quelque chose, il le fait, malheureusement, jusqu’au bout. L’extraction s’intensifia lors de la Première Guerre Mondiale et davantage encore lors de la Seconde. Importer du combustible fossile de l’étranger était impossible pendant cette dernière à cause de la fermeture des frontières. Pendant ces deux guerres, on a eu besoin de beaucoup de combustible, non seulement pour le chauffage, mais aussi comme carburant pour les trains à vapeur, les industries, etc. Beaucoup de gens avaient une petite tourbière dont ils extrayaient la quantité nécessaire à leur propre consommation. On a ainsi détruit en quelques centaines d’années le travail que la nature avait accompli pendant des milliers d’années ! Mais à l’époque on ne parlait pas encore d’écologie et on ne connaissait pas les effets néfastes de tels actes. Les hommes avaient besoin de combustible pour pouvoir survivre et c’est compréhensible qu’à ce moment-là la nature passe au deuxième plan. À partir de fin 1946, les importations de combustible ont repris petit à petit, et la tourbe de la Vallée de Joux n’a plus été exploitée. Mais celle-ci aura permis la formation de nouveaux étangs. En effet, certains fossés vidés de leur tourbe se sont remplis d’eau de pluie et plusieurs d’entre eux sont devenus des habitats faunistiques et floristiques de grand intérêt. Ceux qui n’ont pas été remplis d’eau, ou qu’on n’a pas laissé se remplir, se sont comblés.

La Tourbière de Derrière-la-Côte à la Vallée de Joux

La Tourbière de Derrière-la-Côte à la Vallée de Joux


Nous avons pensé qu’il serait très utile d’interviewer des personnes qui avaient travaillé dans les tourbières pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce métier n’existant plus de nos jours, cet entretien est un répertoire historique de valeur. Grâce à l’aide de Jean-Pierre Devaud, nous avons pu organiser le 3 octobre 2005 une table ronde qui s’est révélée très intéressante. Il y a eu six intervenants qui tous habitent à la Vallée de Joux : Daniel Capt, Léon Conus, Jean-Paul Guignard, Maurice Mollet, Charles-Hector Nicole et Charly Rochat (ChR).


Pouvez-vous nous expliquer le processus de l’extraction de la tourbe jusqu’à son utilisation ?

 ChR : Il y avait plusieurs personnes qui travaillaient à la pelle dans la fosse. Ils jetaient les morceaux de tourbe dans une machine qu’on appellait la malaxeuse, dont le tapis roulant descendait à 5 ou 6 mètres de profondeur. Elle malaxait, broyait et comprimait la tourbe, ce qui permettait d’extraire l’eau. Il en sortait de la tourbe sous forme de trapézoïde continu qui arrivait sur des planches de 1 mètre de long. Une femme ou un homme coupait, au fur et à mesure, des morceaux, le plus régulièrement possible.
Ouvriers chargeant des wagonnets - c.Louis Mercier
Nous prenions les morceaux que nous mettions sur des wagonnets pour les conduire dans les champs les faire sécher. Au bout de quelques jours, les briquettes étaient retournées par des femmes et des enfants. Une fois qu’elles commençaient à prendre croûte et à durcir, elles étaient amassées en lanternes bien aérées, ce qui permettait de les sécher le plus vite possible. Une fois séchées, les briquettes étaient à nouveau remises dans des wagonnets. Au bord de la route, se trouvait une rampe qui arrivait à la hauteur du camion. Il existait un système de bascule pour verser les briquettes sur les ponts des camions. Ces derniers descendaient jusqu’à la gare du Sentier où il y avait un quai de chargement. Ils reculaient à hauteur des wagons et y basculaient la tourbe.

     Ouvriers chargeant des wagonnets © Louis Mercier


Etait-ce très fatigant ?

Réponse collective (RC) : Tant que les gens alimentaient la malaxeuse, il n’y avait pas d’arrêt possible. C’était assez fatigant. Alors, de temps en temps, quelqu’un faisait un petit signe aux pelleteurs, qui étaient au fond, pour qu’ils insèrent une came dans la machine. Il s'agit de racines extrêmement dures, conservées dans la tourbe. Ceci bloquait la machine, ce qui nous permettait de nous reposer pendant 5 minutes !

Combien de gens travaillaient dans la tourbière ?

RC : En principe des équipes de 5 à 10 personnes, des adultes, qui étaient vraiment à l’extraction. À la malaxeuse, une femme ou un homme. Aux wagonnets 3 à 4 conducteurs. En plus, il y avait des ouvrières et des ouvriers qui travaillaient à la tâche, selon les besoins de l’extraction. Il s'agissait de femmes et de jeunes de l’endroit. Il y avait aussi un responsable qualifié. On n’avait pas besoin de beaucoup de monde sur un chantier. Nous avions une machine, donc l’extraction se faisait en majorité mécaniquement, seule une petite partie se faisait à la main. À la tourbière des Crêtets, qui était plus perfectionnée, la machine réussissait à creuser dans la tourbière et conduire la tourbe, dans une sorte de tapis roulant, jusqu’à la malaxeuse. Cela ne ressemblait pas à une pelleteuse mais plutôt à une énorme vis.

Lanternes de tourbe - collection J-P Devaud
Lanternes de briquettes de tourbe en assèchement © collection J.-P. Devaud

Qui étaient ces travailleurs ? D’où venaient-ils ?

RC : La main-d’œuvre à l’extraction était de tous bords ! Des chômeurs, des personnes qui suivaient les chantiers, des repris de justice, des prisonniers, des internés, des travailleurs agricoles, des Italiens, des Russes, des Chinois, ils étaient tous placés pour travailler dans la tourbe, ils ne choisissaient pas. Il y avait beaucoup de gens qui n’avaient pas de métier et prenaient n’importe quel travail.

Combien gagnait-on de l’heure ? Trouviez-vous que c’était bien payé ?

RC : Entre 70 centimes et 2 francs de l’heure, la paie dépendait de l’âge du travailleur et du type de travail effectué, mais pas du sexe. Hommes et femmes avaient le même salaire ! L’égalité existait à l’époque ! C’est depuis que ça s’est gâté ! Les gens qui travaillaient à la tâche étaient payés au m2. Les gamins qui travaillaient dans la tourbe gagnaient 70 centimes de l'heure. Ceux qui étaient au fond de la fosse méritaient quand même un peu plus que ceux qui étaient au sec. Même si c’était aussi très pénible pour ceux qui travaillaient aux wagonnets. A plat cela allait, mais lorsqu’il fallait monter les briquettes, c’était très lourd,  elles n’étaient pas en plastique !

Travailliez-vous tous les jours ?

RC : Nous travaillions 6 jours sur 7, le samedi matin jusqu’à 11 heures, le dimanche était le jour de repos. Pas le temps de dépenser l’argent que nous gagnions ! Les seuls moments où on ne travaillait pas, c’était lorsqu’il pleuvait, et en hiver. On travaillait de fin mai à fin octobre, au maximum 6 mois.

Combien d’heures travaillait-on ?

RC : En général 10 heures par jour : de 7h. à 12h. et de 13h. à 18h. Mais les gens  qui retournaient toute la tourbe étendue pour la mettre en lanternes travaillaient à la tâche. Certains commençaient à 5 heures du matin et travaillaient jusqu’à la nuit. Le travail dans les tourbières était très pénible. Quand on est dans une fosse, que le soleil tape avec la réverbération de l’eau sur la tête, c’est comme au bagne. Pour cette raison, on est très contents de raconter ce  qu’on a vécu. C’était vraiment très dur. Le soir, surtout les premiers jours, on arrivait à la maison et il n’y avait pas besoin de nous pousser pour aller au lit !

Les femmes travaillaient-elles aussi, quel rôle avaient-elles ?

RC : Les femmes devaient couper le rouleau de tourbe qui sortait de la malaxeuse, tourner les briquettes, faire les lanternes et elles travaillaient aussi à la cantine.
 

Femmes élevant des lanternes pour assécher la tourbe - collection J-P Devaud
Les femmes élevaient les lanternes pour assécher la tourbe ©collection J.-P. Devaud
 

Quelle était la quantité de tourbe extraite par jour ?

RC : Depuis 1940 – 1941, Les statistiques de tonnages disent qu’au début étaient extraites 11'000 à 12’000 tonnes de tourbe. Après cela a passé à 17'000, voire 27'000 tonnes au maximum. Puis, la production est descendue à environ 8'000 à 10'000 tonnes. Mais il s'agit d'un tonnage global, on pouvait aussi rencontrer d’autres matériaux, comme le bois ou la ferraille. C’est très difficile de dire combien de tourbe était produite par jour. En tout cas, il y avait un wagon qui partait le matin, puis un autre à midi. Donc, il y en avait au moins deux, voire plus par jour, et ceci tous les jours. C’étaient des wagons de marchandise comme on les connaissait, ouverts. Après la guerre, l’exploitation de la tourbe a continué mais à un autre niveau. C’était le « charbon » de la Vallée de Joux. Chaque particulier avait sa tourbe, qu’il exploitait à la pelle, et la rentrait à l'automne dans le local pour se chauffer. C’était notre charbon.

Dans quel but la tourbe était-elle utilisée ?

RC : Toute cette tourbe descendait en ville pour remplacer le charbon, elle était complétée par des pives des sapins. Ces pives étaient ramassées dans les bois. Sèches, ou pas, on en remplissait aussi des wagons. Pendant la guerre, il n’y avait plus de charbon qui entrait chez nous. On a donc été obligé d’extraire la tourbe pour se chauffer.

Est-ce qu’on savait à ce moment-là qu’on était en train de détruire, en quelques années, un énorme patrimoine, qui s’était formé sur des milliers d’années ?

RC : Non, pas à l’époque, nous n’avions pas cette conscience. Les besoins étaient notre principale préoccupation. Il y avait la nécessité de vivre. Les sagnes du Sentier ont été défrichées pour faire place au plan Wahlen (libération de terres pour les cultures). Il était nécessaire que les familles aient la possibilité d’avoir un coin de terrain pour cultiver des légumes. Il n’y avait pas d’écologistes à l’époque !



Jeannine Rainaud



Luis-William Meyland

Après une interview de Pierre Hunkeler sur le rôle de Pro Natura Vaud sur les lieux humides, Maria Cristina Mola s’est rendue le 3 novembre 2005 à la Maison de commune du Sentier pour y rencontrer Jeannine Rainaud (JR), syndic de la commune du Chenit, et Luis-William Meylan(LM), responsable des eaux de cette même commune dont dépend l’étang du Campe.

Est-ce une lourde charge que celle de municipal des eaux ?

LM : Je pense qu’il faut être dynamique, avoir envie d’être actif, parce que le secteur de l’eau demande sans cesse une surveillance. En particulier, je n’ai d’ailleurs pas toujours pu prendre de vacances. En effet, nous avons eu des catastrophes et des pollutions, de 1989 à 1991, lorsque la source du Brassus fut polluée et impropre à la consommation.

Que s’est-il passé ?

LM : Des agriculteurs ont siphonné leurs fosses à purin Dans la zone de protection de la source et envoyé le tout dans un emposieu (entonnoir dans la roche, où l’eau s’infiltre). Cette pollution a évidemment atteint la source. C’était le 17 juillet 1989 et toutes mes vacances ont été sacrifiées tant à installer des pompes qu’à trouver des solutions pour alimenter en eau notre population jusqu’à l’automne. Nous avons dû la pomper dans le lac de Joux. Par la suite, il y a eu enquête sur cette pollution. Seule une condamnation fut prononcée à l’encontre de l’un des deux agriculteurs concernés : 1500 francs d’amende pour l’un, et un non-lieu pour l’autre ! A titre d’information, pour réparer les dégâts la commune a investi 800'000 francs !

Quelles mesures de protection de l’eau avez-vous mises en place ?

LM : Notre région a été la première à commander une étude pour connaître la provenance des polluants dans l’Orbe et dans le lac de Joux. A la suite de celle-ci, nous avons pu bénéficier de subventions extraordinaires de l’État de Vaud, cinq millions qui nous ont permis d’assainir notre lac et de reprendre toutes nos constructions dans le domaine de l’eau, notamment le traitement des eaux usées. Ceci a fait un peu école dans le canton de Vaud. Par exemple, ce processus a servi de modèle pour l’initiative cantonale « Sauvons la Venoge ».

Comment se porte selon vous  le lac de Joux ?

LM : Il n’est pas aussi propre qu’autrefois. En effet, nous constatons que des algues rouges apparaissent régulièrement, nous les appelons le sang des Bourguignons. Il semble que l’apparition de ces algues inesthétiques ne serait pas due à la pollution, mais à la hausse de la température de l’eau dans le cadre du réchauffement climatique.

Quels sont selon vous les lieux humides les plus intéressants de la Vallée de Joux ?

LM : Mis à part celle du Campe, nous avons beaucoup d’anciennes tourbières. Il y a les deux Sagnes du Sentier qui font l’objet d’une protection, car elles sont remarquables par leur végétation. Le conseiller d’Etat Charles-Louis Rochat est lui-même propriétaire d’une ancienne tourbière aux Charbonnières. J’aimerais également citer la Tête du lac, une zone marécageuse à l’estuaire de L’Orbe, qui a été réaménagée. Des sentiers balisés et didactiques y ont été créés. Dans la liste des sites naturels aquatiques remarquables, vous pouvez également inclure le tracé de l’Orbe entre Bois d’Amont et le lac de Joux.

Tête du Lac de Joux

Tête du Lac de Joux

Organisez-vous des sorties sur les lieux humides pour les écoliers ?

JR : Ceci dépend beaucoup de l’enseignant. Quant à moi, lorsque je dispense des cours de science, l’étude des tourbières fait régulièrement l’objet de visites sur le terrain. On y trouve des plantes carnivores, ce qui crée l’intérêt chez les élèves. Par ailleurs, je vais régulièrement en direction de l’Orbe, étudier cette rivière. Nous y prenons un peu d’eau, l’analysons et y observons les bactéries qu’elle contient. Je pense que l’on peut mieux atteindre les parents par leurs enfants. En faisant passer le message des préoccupations environnementales par les enfants, on arrive parfois à mieux persuader les parents qu’en leur faisant de longs discours.

Quelles mesures sont mises en place pour protéger les lieux humides ? Depuis quand et par qui ?

JR : Nous, nous n’avons pas besoin de mettre des mesures en place ! Le Plan d’affectation cantonal (PAC 293) protège tous nos lieux humides. Il tire sa provenance de l’article 293 – dit de Rothenthurm – de la loi fédérale sur l’environnement. Le peuple suisse a voté cet article. Nous ne pensions pas que cela aurait des répercussions jusque dans notre vallée, où tout désormais fait l’objet d’une protection. Nous avons fait recours contre ce plan qui inscrit pratiquement le fond de la Vallée de Joux en réserve naturelle. En effet, le terrain à bâtir, autrefois légalisé, ne l’est plus. Ainsi, les gens ont perdu beaucoup d’argent, sans recevoir d’indemnités. Il ne reste, dans le fond de la Vallée, que trois ou quatre parcelles à bâtir. La Confédération ne veut plus qu’il s’y construise quoi que ce soit !

Que pouvez-vous nous dire sur la tourbière du Campe ?

LM : Cette tourbière a une belle histoire. Pendant la dernière guerre, elle a été exploitée pour offrir du combustible à ceux qui n’en avaient pas. Elle appartenait à des privés, la menuiserie Bodenmann. Cette dernière l’a offerte à la Commune, mais entre-temps, ils l’avaient remplie de sciure… Puis, comme le hameau du Campe n’avait pas de défense incendie adéquate, j’ai proposé d’utiliser cet étang pour qu’il dispose ainsi d’une réserve d’eau de qualité. Ceci nous a permis d’entreprendre les travaux d’extraction de la sciure et de réhabiliter le site, qui est devenu un fort joli étang.

Etang du Campe
 Etang du Campe

Cette dernière question n’est pas anodine puisqu’elle rejoint le second volet de l’étude de Maria Cristina Mola qui est spécifiquement lié à l’étang du Campe.


Pour terminer cette première partie, disons quelques mots sur l’auteur :

Maria Cristina Mola est née en Suisse en 1977, mais ses origines sont italiennes. Sa passion pour la biologie et la nature s’est développée en 1996, à la fin de ses études lycéennes, lors d’un cours de quatre mois de biologie. Son professeur de sciences a réussi, en ce laps de temps, à lui transmettre cette passion ! En 1997 elle s’est inscrite à l’Université de Lausanne pour étudier la biologie et après sa licence, a obtenu en 2003 un Master en environnement à l’Ecole Polytechnique de Lausanne. Sa passion pour la nature l’a amenée à faire plusieurs stages à l’étranger. Elle voit son futur partagé entre la Suisse et les pays en voie de développement ; son souhait est de les aider à améliorer leur situation sanitaire et environnementale.

 


CONTENU :
52 pages, photos couleurs

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Avril 2007
 


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